| Notes de lecture par Christian Eboulé
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Nous sommes probablement nombreux, à éprouver régulièrement sinon une vraie douleur, du moins un profond malaise, lorsque les hommes politiques français nous parlent d’identité nationale. Non pas que la question soit en soi gênante, ou qu’il faille ne pas en parler. Mais surtout parce que, cette problématique semble toujours posée de façon partiale et partielle, alors qu’elle porte en toile de fond, de nombreuses autres questions, dont celle fondamentale du « patrimoine historique national », pour reprendre les mots de Catherine Coquery-Vidrovitch, professeur émérite d’histoire contemporaine.
Or, aujourd’hui en France, l’histoire de l’esclavage et de la colonisation, ne fait pas pleinement partie du récit national. Nombre de nos concitoyens ignorent parfois jusqu’à son existence même. Et lorsque l’on sait, comme le souligne C. Coquery-Vidrovitch, que l’identité nationale est « une réalité construite par l’histoire et ancrée dans l’histoire », on imagine mal que l’on puisse valablement débattre de cette question, sans se pencher au préalable sur cette dimension historique.
L’on est alors en droit de se demander pourquoi il en est ainsi ? C’est l’une des nombreuses questions auxquelles tente de répondre C. Coquery-Vidrovitch, dans cet essai lumineux, intitulé Enjeux politiques de l’histoire coloniale.
De façon méthodique et plutôt magistrale, elle nous montre pourquoi l’histoire de la colonisation et de l’esclavage colonial français fait partie du patrimoine historique et culturel commun. Pourtant, une réalité continue d’être massivement occultée : la culture française est le fruit d’héritages multiples, « qui se sont mêlés dans un passé complexe et cosmopolite où le fait colonial à jouer et continue de jouer son rôle ». Et si ces questions se posaient déjà dès les toutes premières décennies du 19e siècle, elle n’ont ressurgi dans l’espace public qu’entre la fin des années 1990 et le début des années 2000. Mais deux faits importants ont accéléré ce processus : il y eut d’abord cette loi du 23 février 2005 et son article 4 sur « le rôle positif de la France outre-mer », et puis le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en juillet 2007.
Depuis, les débats autour du fait colonial ont pris une ampleur sans précédent. Mais trop souvent, notamment dans certains médias, mais pas seulement, « on mélange histoire et mémoire, on confond histoire et politique ». Des notions comme communautarisme ou encore repentance, sont employées à tort et à travers, et bien souvent, pour disqualifier tous ceux avec qui on est pas d’accord. Mais surtout, le grand public a parfois le sentiment que l’histoire de la colonisation n’a pas été écrite. Or, ceci est entièrement faux. Et comme le souligne C. Coquery-Vidrovitch, cette histoire a été écrite dès l’époque coloniale, c’est-à-dire entre 1830 et 1960. Mais cet héritage a été « oublié ». Un déni que l’auteur attribue à la difficulté, pour nos contemporains, d’accepter « le principe même de la colonisation ». Pourtant, à l’époque, peu de personnes la remettaient en question, car elle était perçue comme la mission civilisatrice de l’Occident.
Toujours dans le registre du déni, Catherine Coquery-Vidrovitch considère que « l’histoire de la traite et de l’esclavage fut l’espace oublié ». Et d’ailleurs, selon elle, cet oubli pourrait avoir été consolidé par un accord tacite entre les descendants d’esclaves et les descendants des esclavagistes. Afin de pouvoir vivre ensemble, il faillait oublier ; d’autant que les premiers avaient « appris à avoir honte de leur origine », tandis que les seconds ne souhaitaient pas se remémorer les pratiques barbares de leurs ancêtres. Les choses vont commencer à changer lors du 150e anniversaire de l’abolition, avec notamment l’initiative du Comité du 23 mai 1998, et ensuite, grâce à la loi Taubira en 2001. De manière très pédagogique, l’auteur démontre aussi que l’histoire coloniale n’est pas neutre et que globalement, il y a deux courants de pensée qui s’affrontent en permanence : d’un côté, les tenants d’une histoire critique, et de l’autre, ceux qui ont « une inspiration plutôt nationale ».
Mais surtout, ce qui est le plus frappant tout au long des deux premiers chapitres du livre, c’est la difficulté à allier le point de vue du colonisateur et celui du colonisé. Toutefois, les historiens qui se penchent sur cette histoire, hors de France, à partir de leurs « aires culturelles », en Afrique noire et ailleurs, portent également leur part de responsabilité dans cet état de fait. Étant entendu que la situation est aggravée par l’absence d’intérêt en France pour le post-colonial, « dont la démarche est justement fondée sur le double regard colonisés-colonisateurs ». Pourtant, le constat est implacable : la société et la culture françaises sont pétries d’héritages coloniaux multiples. Il est donc vain de faire comme si la colonisation n’avait pas existé. D’autant que l’un des enjeux politiques du post-colonial, c’est d’affronter nos mémoires plurielles, afin de nous donner les moyens de les surmonter.
Et nous sommes tous concernés, y compris les historiens, qui ne peuvent pas toujours se démarquer de leur propre mémoire, même quand ils respectent la rigueur scientifique nécessaire, ainsi que la critique des documents sur lesquels ils travaillent. Car, comme l’écrit Catherine Coquery-Vidrovitch : « la réflexion historique et l’écriture de l’histoire sont tributaires des opinions et des luttes sociales ou politiques auxquelles prennent par les historiens en tant que citoyens ». C’est pourquoi, il existe par exemple, des historiens attachés à l’idéal centralisateur républicain. Bien souvent, ces derniers n’hésitent pas à accuser ceux qui dénoncent les massacres coloniaux, de salir l’honneur de la France. Mieux, pour ces historiens, évoquer ces pages sombres de l’histoire, c’est faire acte de repentance, ce qui selon eux, fourni inévitablement des arguments aux minorités concernées, et favorise par conséquent le communautarisme.
C’est justement ce type de rhétorique, que Catherine Coquery-Vidrovitch nous aide à démonter. Mais surtout, à travers cet essai, elle nous donne les moyens de maîtriser les enjeux politiques de l’histoire coloniale.
Christian Eboulé
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