« Je suis accueillie à ma frontière
Par mes faims et mes soifs
Qu’aucun jeûne n’affaiblit »
Imasango possède une terre. Une terre réelle et rêvée qu’elle arpente avec lucidité et tendresse. La Nouvelle-Calédonie résonne à chaque ligne de ce remarquable ouvrage, les lagunes, les ravines, les sentiers de mélancolie, les cités d’espérance prennent vie et s’articulent à la puissance d’un désir indéterminé. Faire corps avec la terre, la glèbe, le sable, le vent. Imasango est une poétesse de l’extrême sensitivité. Ses poèmes sont ceux du ressenti, de l’impact, du frôlement et parfois de la déchirure. Poèmes-peaux.
« C’est un amour de cœur de corps de sang
Indélébile
Mes enfants-tatouages »
L’érotisme n’est pas chose aisé en poésie. Inasango parvient à éviter les pièges inhérents à l’expression littéraire du désir, en proposant des images neuves, un souffle saccadé dans l’écriture, évoquant l’embrasement des haleines amoureuses. Ici, l’Eros est souverain, joyeux, intense. L’exultation des corps qui s’épousent nous ramène à certaines pages de Renée Depestre, le grand chantre de la suavité.
« Tu mesures démesures mes errances
Sur ta bouche
Offrant verdict d’horizons
A mes battements de cœur et d’ailes
Je me tais sur les embruns de Terre promise
Née à ton pouls
Ventre-océan
Artisans des instants-plaines
Je prends ma carte de séjour »
L’amour pour la poétesse est une terre sismique, le désir se fait parfois aliénant, carnassier. L’amant qui traverse le livre n’est jamais nommé. Il est par la force des choses, par la volonté du dire. Cet amant est peut-être la terre, peut-être la mer. Le corps de l’amant se confond avec le paysage, il est l’astrolabe, la carte froissée. Cet amant est beau et hostile dans sa beauté.
« Tu distribue ce qui n’est déjà plus
Tu es le cœur sorcier
Remis en gage
Pour le souffle sans
Mainmise
Tes doigts sèment le large des boussoles
Aluni sur mes paumes »
Il y a quelque chose de durassien dans l’écriture d’Imasango. Dans cette plénitude sèche de l’écrit, ces phrases courtes qui s’imposent et frappent à nos cœurs. Le vide aussi, le vide de la feuille en écho à la voix qui s’est tue.
« Je me souviens des heures sans nom
Le silence avançant
Veilleur de nuit
Sur nos sommeils
Enfants terribles qui cheminaient
Perdus d’avance
Inaccessibles »
L’écriture d’Imasango porte une subjectivité combattante. Parler du désir quand l’on est une femme s’apparente à un acte politique. L’écrivaine le sait, qui refuse le poids des impositions, des carcans qui enferment le désir. La poétesse rejette toute forme d’assignation, à un genre, à une nationalité. Son refus n’est pas stérile, il est le principe même des exigences. Refuser pour Inasango c’est vouloir, un autre rapport au monde, plein, constant, profond.
« Je refuse les étoiles placés sous cellophane
Je refuse les pierres évidées de leur moelle
Je refuse les entorses clouées aux pieds des arbres
Je refuse la noirceur des mille marées montantes »
Livre d’une grande complexité, qui pourtant séduit immédiatement, « Pour tes mains sources » est une révélation. Bruno Doucey, confirme en publiant ce recueil qu’il possède les qualités d’écoute et d’hospitalité nécessaires pour accueillir les voix émergentes de la poésie du Tout-Monde. Imasango nous offre un ensemble de poèmes débordant de vie. On pressent chez l’écrivaine que tout n’est pas dit, que son imaginaire est loin d’être épuisé. Le mot qui illustre le mieux la poésie d’Imasango est simple et pure comme la pluie sur la terre sèche : générosité.
« Je savais le tout du puzzle
Des yeux et gestes
Eclairés
Devant le tout d’un rien
J’ai tout donné »
Julien Delmaire