À l’occasion de la 29e édition du festival des Francophonies en Limousin qui s’est tenue du 27 septembre au 6 octobre 2012, l’écrivain, dramaturge, comédien et metteur en scène comorien Soeuf Elbadawi, à la tête de la compagnie O Mcezo* à Moroni, était invité au bar des auteurs en compagnie d’autres écrivains des “îles de la lune” . Rencontre.
Pouvez-vous tout d’abord évoquer le projet de collectif d’auteurs comoriens que vous avez contribué à créer récemment ?
Le collectif, qui se nomme Djando la Maandzishi en comorien, a été créé en février 2012 avec l’envie de redonner un souffle à un paysage atteint de sinistrose. Nous parlions de générer de la visibilité pour une littérature jeune, qui en a cruellement besoin. Le collectif ambitionne notamment de produire un appareil critique susceptible d’éclairer ce qui se fabrique en littérature aux Comores. Mais il se fonde sur des individualités peu enclines à se laisser absorber par une religion de groupe. J’en arrive à penser que nous nous sommes rassemblés par peur d’avoir à cheminer seul, chacun dans son coin. Djando la Maandzishi correspond selon moi à une sorte de besoin de fratrie dans un paysage culturel en crise, à moitié sinistré. On se sent plus fort, à plusieurs.
Quels sont les thèmes qui nourrissent votre propre écriture ?
J’ai les mêmes obsessions depuis que j’écris, que ce soit pour un livre, un plateau de théâtre ou une exposition. La relation à l’autre, la mémoire, le déni, le mensonge, l’arrogance et le mépris sont des sujets qui reviennent. Je m’interroge surtout sur les miens. Ils ont longtemps été portés par l’utopie du cercle. Puis un beau jour, ils se sont laissés gagner par un sentiment de division. C’était il y a un peu plus d’un siècle, et ça ne s’est pas arrêté depuis. Ce peuple, je le vois encore dégringoler, et j’écris sur la défaite promise et sur la débâcle annoncée. Mais comme le chantier est complexe, j’écris beaucoup par fragments. Ce qui me ramène au work in progress. Tous mes travaux se présentent comme un immense chantier sans fin. J’ai su quand j’ai commencé, je ne sais pas quand je vais arrêter, je sais juste que je n’arrête pas de réécrire autrement le même récit, en cherchant la meilleure manière de dire et d’être entendu.
Qu’entendez-vous par « l’utopie du cercle » ? S’agit-il d’une forme de communautarisme ?
Il ne s’agit pas de communautarisme. L’utopie du cercle est symbolisée par le principe du shungu. C'est un pacte favorisant l’émergence d’un « être-ensemble », dans la société traditionnelle, aux Comores. Il est le fruit d’une identité plurielle, s’extirpant du clan, de la lignée, du village ou de l’origine sociale, dans un pays où tout se fonde sur l’apport de l’étranger. Ce dispositif connaît ses premiers « ratés » au XIXe siècle, avec l’apparition d'un étranger prédateur, usurpateur ou rapace, auquel personne n’avait pensé auparavant. Il s'agit du colonisateur. Ce que j’écris est une manière d'interroger la mise à mal de cette vieille utopie. Plus personne n’y croit parmi les miens et j’essaie de comprendre pourquoi…
Et lorsque vous évoquez « les miens », quels sont-ils ?
Les miens, ce ne sont pas seulement les Comoriens. Ce sont tous ceux qui entrent dans cette utopie du cercle. Je fais mien ce principe qui est que c’est l’autre qui te nourrit. J’ai mis du temps à l’adopter. Quand tu es comorien et que comme moi tu voyages et qu’à chaque frontière tu poses problèmes, tu comprends ce qu’est la place de l’étranger. Notre humanité, on la retrouve à travers l’autre. À travers ce qu’il nous amène, ce qu’il nous oblige à questionner en nous.
En 2005, après quatorze années passées à Paris, vous faites le choix de revenir vivre à Moroni. Qu’est-ce qui a prévalu dans cette décision ?
Il y a une phrase de Glissant qui dit que le lieu est incontournable. Mon écriture est intimement liée à mon lieu d’existence, qui peut être symbolique, dans ma tête, mais que je n’ai pas choisi, au départ. Le choix est venu après. Celui d’y rester ou de lui tourner le dos. Aujourd’hui, Moroni est mon centre de gravité. Mon point d’ancrage en ce monde. Celui qui m’oblige à croire en l’homme.
Vous écrivez en français mais également en comorien. En quoi cela est-il important ?
La question qui m’importe, c’est pour qui j’écris et pourquoi. La langue reste un outil. Comme beaucoup d’auteurs issus de pays anciennement colonisés ou encore sous tutelle, j’ai d’abord écrit dans la langue du dominant. Il m’a fallu du temps pour me réconcilier avec ma langue maternelle. Depuis trois ans, j’essaie de passer de l’une à l’autre sans trahir ce que j’ai à dire. Et à la longue, je me suis aperçu que j’entretiens des rapports si intimes avec les deux langues que je finis par vouloir les confondre. Il n’y pas de hiérarchie pour moi. Il y a juste des choses, qui, parfois, se disent dans une langue, et ne peuvent se dire dans l’autre.
Lesquelles par exemple ?
C’est difficile à dire…
Pouvez-vous développer l’idée que vous esquissez dans Moroni Blues/Chap II : « l’idée que le créateur, quelle que soit sa forme d’expression, doit contribuer à élaborer de nouveaux modes de relation entre les hommes » ?
J’exprime là une envie, correspondant à ce que j’attends d’un artiste ou d’un poète. Je m’intéresse à la difficulté de la relation entre les êtres, aux fantasmes et aux fictions collectives qui vont avec. Mon écriture part du vécu politique de mes concitoyens et parle d’une mémoire fracturée, rationnée, mise à terre. Je parle d’impunité, de déni, de mépris, d’arrogance, de mensonge. Et je nous attribue un peu cette mission. Celle de retisser du lien, sans doute parce que j’appartiens à ce pays laminé, où le délitement du lien social demeure un vrai souci et explique bien des traumatismes. Écrire ou créer n’est pas une chose anodine pour moi. Ça doit faire sens par rapport à ce qui nous ronge.
Dans certains de vos écrits, vous évoquez de grands écrivains comme Bernard-Marie Koltès ou Toni Morrison. J’aimerais connaître la place qu’ils tiennent dans votre travail. D’autres écrivains ont-ils été également source d’inspiration pour votre propre création ?
Koltès ou Morrison, ce sont des hasards heureux. Je suis incapable de dire en quoi ils m’ont transformé précisément. Peut-être que c’est dans leur approche du rapport à l’autre, à la différence. Maintenant, s’il faut citer des auteurs ayant bousculé mon imaginaire, profondément, j’avancerai les noms de Sony Labou Tansi et d’Édouard Glissant. Mais je ne me sens pas capable de mesurer l’étendue de ce qui me ramène à eux. Peut-être, la sensation d’être chez moi, à chaque fois que je parcours un de leurs textes. Leurs univers, leurs interrogations, leurs écrits, me redonnent une place en ce monde. En dehors de leurs imaginaires respectifs, j’ai souvent l’impression d’appartenir au silence, au non-dit, à ce qui n’a pas encore été nommé. Alors je m’accroche à eux, tant que faire se peut.
En 2009, vous avez fondé la Muzdalifa House. Qu’est-ce qui a prévalu dans sa création et quel est son travail aujourd’hui ?
Le Muzdalifa House est un lieu d’expérimentation culturelle et d’agitation citoyenne, le seul lieu indépendant dans le domaine culturel aux Comores, qui n’est affilié ni à l’État, ni aux groupes communautaires à caractère villageois ou de quartier. Il s’agit d’un outil qui permet de travailler à l’existence d’un réseau alternatif localement, sur le long terme. On y développe des réponses actuelles par rapport à des questionnements d’ordre ancien. Traditionnellement, la création devait s’ancrer dans une nécessité au quotidien. Le Muzdalifa House fonctionne comme un laboratoire où se tiennent des rencontres improbables (en musique, théâtre, cinéma, arts plastiques, etc.) entre des personnes issues de milieux différents, qui ont à cœur de répondre aux questionnements sur le rôle et la place de l’artiste, du poète ou de l’intellectuel, dans une société en crise, aussi fragilisée que la nôtre.
Propos recueillis par Laure Naimski