Pour sa 26e édition, le Festival des Francophonies en Limousin est tissé de grands récits immémoriaux revisités, d’expérimentations et de croisements des mondes, où l’attention portée à la condition des femmes se révèle essentielle.
En 26 ans d’existence, le Festival des Francophonies en Limousin est devenu un carrefour unique de la création théâtrale et chorégraphique francophone. Cette année, pendant dix jours, du 24 septembre au 3 octobre, il présentait une trentaine de spectacles à Limoges et dans les environs. Parmi eux, quatre créations théâtrales dont Vêenem ou l'attachement. Cette pièce prolonge le projet Lignes de Faille, mené entre 2004 et 2006 dans la région de Tulle en Corrèze par la compagnie Le Bottom Théâtre et sa fondatrice et directrice artistique Marie-Pierre Bésanger.
Depuis plusieurs années, cette dernière travaille sur le temps et les gens, au plus près des expériences de vie et des destins individuels, s’intéressant aux paroles et aux histoires personnelles. À Tulle, elle a questionné l’appartenance à un pays, à une terre, à un paysage. À l’invitation des Francophonies, elle part à la rencontre des habitants de Ziniaré, un village au nord-est de Ouagadougou au Burkina Faso. Dans ce pays, elle rencontre le jeune comédien et dramaturge Aristide Tarnagda. Pour l’occasion, ce dernier écrit Demain quel soleil ? qu’il achève au printemps dernier après une résidence d’écriture à la Maison des auteurs de Limoges. Marie-Pierre Bésanger s’empare du texte du Burkinabè pour créer un spectacle à la croisée des mondes… Sur scène, trois acteurs dont Aristide Tarnagda, quatre musiciens et des images projetées, donnent corps à un lieu imaginaire. Malheureusement, il manque encore un peu d’unité à tous ces éléments. Mais la langue d’Aristide Tarnagda, son écriture nerveuse et sans concession console de cette imperfection. Avec Demain quel soleil ?, l’auteur évoque la mémoire et la perte, les bouleversements de la modernité, le changement, le départ et l’exil avec pour thème central le paysage : comment nous lui sommes liés, comment il nous est lié, quelles sont les influences réciproques.
« Il est difficile, explique Aristide, de trouver au Burkina un mot précis qui colle au mot « paysage ». D’où Vêenem, en Mooré, langue des Mossis, ethnie majoritaire au Burkina Faso, qui signifie l’espace, la lumière, le vide. En visitant la Corrèze, j’ai eu l’impression, comme le dit la romancière Toni Morrison, que « les espaces se déplacent ». Je me sentais là-bas comme chez moi au village. J’ai retrouvé une identité de mon espace dans cet endroit précis du monde que je ne connaissais pas.»
La mémoire et la perte
L’histoire, qui laisse volontairement la part belle aux zones d’ombre, oppose deux femmes, une en France, l’autre au Burkina. Elles finiront par se retrouver sur le sol africain. Toutes les deux sont liées par Karim, le frère et l’époux, mort en France.
« Ce travail d’écriture a été pour moi l’occasion d’interroger le monde et de m’interroger sur la construction-déconstruction de tout ce qui contient nos âmes, nos enfances, nos rêves, au profit d’un prétendu modernisme et urbanisme. J’ai écrit cette pièce à partir de la destruction d’un quartier de Ouagadougou. C’est un quartier vétuste où il y a du banditisme, de la prostitution. Mais quand le gouvernement a décidé de le nettoyer, des gens ont dit : « Nous on ne bouge pas, on est bien ici. » Pourtant, ils n’ont pas d’eau, pas d’électricité. Ils n’ont rien. Mais certains disaient : « Moi j’ai la tombe de mes parents ici. Je ne peux pas bouger. » Ça je l’entends. D’autres ont dit : « On va bouger, parce que là on n’est pas humain. » À partir du moment où nos aspirations, nos envies ne sont pas les mêmes, on se retrouve souvent confrontés à l’impossibilité de toute rencontre humaine. Dans Demain quel soleil ?, lorsque le frère quitte l’espace de son enfance qui a été détruit et qu’il change de monde en allant dans la capitale, puis en France, il est transformé par ce voyage et il a d’autres points de vue par rapport à l’évolution de son monde. Par rapport à la sœur qui est restée. »
Double enfermement
Avec Paradis Blues, une femme, la comédienne mauricienne Miselaine Duval, est seule sur le plateau sous la direction du metteur en scène Ahmed Madani, pour évoquer sa condition dans une société qui la voue à un double enfermement. Enfermement insulaire et enfermement dans le mariage, soumise à la volonté d’un mari et d’une société qui l’aliènent au point qu’elle a dressé autour d’elle une muraille de chair. Obésité qui faussement la protège et qu’elle dévoile en se montrant presque nue, ultime outrage dans une société où le corps se réserve à son mari, où le fait même qu’une femme se montre sur scène est déjà mal perçu.
L’écriture, à la fois dense et brutale, a été confiée à sa compatriote, la romancière et journaliste Shenaz Patel. Toutes les deux se sont longuement rencontrées, ont discuté, pour aboutir à un monologue librement inspiré de la vie de Miselaine. Un à un, dans le décor d’une chambre d’hôpital, la comédienne arrache les fils qui la relient à la machine comme autant de cordons ombilicaux, symboles d’une soumission enfin défaite, d’une liberté chèrement acquise.
« Paradis Blues, explique Shenaz Patel, est l’histoire d’une femme qui cherche à s’affranchir. Parce que les femmes, plus que tout autre être humain, sont, ici et ailleurs, souvent soumises à un poids qui les étouffe ». Poids des traditions, des conventions. Poids de l’incompréhension d’un territoire intime qui sans doute effraie. Poids des superstitions qui fixent les interdits en usant de la peur. Poids d’un travail souvent subalterne, aliénant. Poids d’une subordination imposée par les hommes, certes. Mais aussi, beaucoup, par les femmes elles-mêmes. Celles qui se croient investies d’une mission quasi divine de transmission des valeurs établies.
Pour que rien n’émarge, que rien ne dépasse. Pour repousser la tentation du désordre… Avec les mots, la parole, la parole prise pour se défaire de la gangue du silence ou des discours établis. Se délester de toutes barrières de protection comme d’une encombrante armure de chair et se mettre à nu, violemment, courageusement, dans sa vérité trop longtemps tue. »
Le combat de Miselaine, porté par les mots de Shenaz force l’admiration.
Les femmes et la guerre
La femme encore, avec le choix du metteur en scène et conteur burkinabè Hassane Kassi Kouyaté et la compagnie Deux Temps Trois Mouvements de revisiter l’Iliade qu’il met en scène sous chapiteau au pôle Sirque de Nexon, à une vingtaine de kilomètres de Limoges.
« En travaillant sur les épopées, je me suis rendu compte que la majeure partie d’entre elles disent en général que les grands problèmes proviennent des femmes. (En l’occurrence la guerre de Troie, dont le prétexte est l’enlèvement d’Hélène, épouse du roi grec Ménélas, par le troyen Pâris, Ndlr) On dit souvent que c’est à cause de la femme que telle chose négative s’est passée. On entend très rarement que telle autre chose positive est arrivée grâce à elle. » Son choix se porte sur le dramaturge René Zahnd qui a charge de faire entendre la voix des femmes davantage que dans l’épopée d’Homère. Mais tout en gardant la trame du récit originel. Il choisit également de minimiser le rôle des dieux, trop souvent dans l’Histoire alibis des pires crimes. « Parler de l’Iliade aujourd’hui n’est qu’une fenêtre métaphorique que j’utilise pour parler de notre histoire contemporaine », précise le metteur en scène.
Le cercle nu du chapiteau accueille musiciens et danseurs, conteurs et chanteurs venus du Maghreb, d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique Centrale, des Caraïbes et d’Europe. Tous s’emparent de cette histoire immémoriale dans un grand entrelacs de langages : théâtre, danse, musique, art du récit.
Laure Naimski
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