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On n’a peut-être jamais péri autant. Ni à l’ouest ni à l’est de l’ile. Ni même sur l’ile entière. Pas même quand le général Trujillo nous faisait nettoyer par convois entiers pour débarrasser sa république et blanchir sa race. 200000, 250000, 300000 hommes, femmes, enfants, nourrissons, pris au piège du béton. On n’a jamais péri autant et si vite 25, 30, 35secondes. Rien que cette poussière de temps pour engloutir tous ces vaillants hommes et femmes. Eh oui, rien que ça pour emporter toutes ces promesses et nous laisser ces survivants zombies tout juste bons à enterrer et à calciner des cadavres. 35 battements de cœur pour nous mettre Port-au-Prince à plat ventre, mettre à genoux notre beau palais tout blanc et arracher à notre président le peu de parole qui lui restait. Même le premier représentant de Dieu ici n’a pas été épargné. Retrouvé sans vie dans les décombres de sa vieille cathédrale réduite en bouillie. Même le chef de ces gendarmes venus de partout nous apprendre à vivre entre nous y est passé, prisonnier du béton dans son bureau de Bourdon.
Et depuis, 12 janvier est devenu une date. 12 janvier, jusque-là anonyme, est désormais passé à la postérité, fièrement rangé aux côtés du 1er janvier, du 2 janvier, du 18 mai, du 18 novembre, du 14 juillet, du 27 février. Un peu comme si 12 janvier avait gagné le gros lot. Dòmi pòv leve rich. Riche de la mort de centaines de milliers d’innocents.
Le choc a été brutal. Pris de vitesse, les survivants zombifiés ont peut-être mal compté leurs morts, laissant la place à la controverse. Les gens d’ailleurs pointent du doigt ceux d’ici qui auraient gonflé les chiffres dans le dessein de gonfler la manne internationale qui nous arrivait des grandes capitales du monde et de nos voisins à l’est. Les gens d’ici accusent ceux d’ailleurs de faire le mouvement inverse pour expliquer les ratés des grandes promesses à chaud gonflées de charges émotionnelles. Un rapport d’une officine étrangère vient de nous ressusciter des morts par centaines de milliers. Mon voisin m’a dit que ces experts auraient compté seulement 65000 cadavres. Seulement 65000! Comme si ce n’était pas déjà assez. Comme quoi, même dans le décompte de nos cadavres, nous aurions perdu la souveraineté.
Mais rien de tout cela, rien de cette guerre de statistiques, de cette querelle de chiffres, n’enlèvera au 12 janvier son statut de vedette. 12 janvier par ci 12 janvier par là, suffisant à lui tout seul à alimenter les machines à promesses des candidats pour le gros fauteuil bourré de privilèges, comme si nous avons tous été heureux jusque-là, comme si nous ne manquions de rien.
Après que les un ont fini d’accuser les autres, on a commencé à parler de reconstruction, de nouveaux comportements, de comportements plus responsables, de nouvelles normes, de nouvelles procédures, de nouveaux plans, de nouvelles villes, même de nouveau départ. Tout cela sur fond d’après 12 janvier. 12 janvier, la vedette. Tout cela est bien. Enfin, pour peu que les palabres accouchent un jour de quelque chose. Mais il faut éviter de tomber dans le piège du vedettariat du 12 janvier. Il ne faut pas que ce grand malheur qui a contrarié notre fin de journée et dont les traces sont encore visibles partout dans la ville nous ferme les yeux sur tous les autres dangers qui nous guettent depuis longtemps et qui peuvent nous faire autant de mal. Je pense au refus au plus grand nombre du droit de manger à sa faim, au mépris grandissant de la vie humaine, à l’insécurité qui fait fuir nos cerveaux, à nos enfants interdits du pain de l’instruction, à la corruption qui ronge nos administrations, à nos structures mentales arriérées qui nous font voir la main du diable partout, à nos bondieuseries qui nous laissent dans la position éternelle de celui qui attend un sauveur, à notre naïveté qui nous fait croire qu’un jour un Blanc débarquera ici avec la recette du développement dans sa valise. Je pense à l’impunité garantie aux pilleurs de nos caisses publiques, à nos blancs de mémoire qui nous font accueillir en sauveur nos bourreaux d’antan. Autant de dangers qui nous rendent vulnérables et qui peuvent nous faire aussi mal qu’un séisme de grande magnitude.
Port-au-Prince, 24 juin 2011.
Institut français d’Haïti.
Verly Dabel