| Notes de lecture par Kangni Alem
| |
D’apparence moins exigeante dans la recherche formelle que certains des précédents romans de Toni Morrison, Un Don se présente comme une polyphonie qui signe le retour de la romancière américaine à une structure simple qui ne déroge pourtant pas à la complexité psychologique des personnages.
Ils sont en effet nombreux à vivre dans la ferme des Vaark : Jacob Vaark, lui-même, un colon hollandais émigré en Amérique ; son épouse Rebekka, une jeune Anglaise qui s’est résolue à l’exil pour éviter les deux seuls autres destins qui s’offraient à elle, servante ou prostituée ; Lina l’Indienne qui a vu les siens se faire décimer par les colons et a été achetée par Vaark ; Sorrow, énigmatique jeune fille venue de la mer, laquelle s’invente un ami imaginaire pour tromper sa solitude ; et puis Florens, une jeune esclave noire séparée de sa mère et donnée à Vaark contre une dette impayable…
Les destins de ces personnages – on pourrait en rajouter d’autres – sont intimement liés à celui des Vaark. En effet, la famille du colon fonctionne comme un point d’équilibre pour tous, jusqu’au jour où, subitement, une épidémie emporte Jacob et contamine Rebekka.
Détail important, Jacob meurt sans progéniture, et tout bascule à ce moment précis. Toutes ces femmes de condition modeste se retrouvent entre elles, étalant au grand jour leurs vraies natures, les antagonismes feutrés et leur vulnérabilité : « Être femme ici, c'est être une blessure ouverte qui ne peut guérir. Même si des cicatrices se forment, le pus est toujours tapi dessous ».
Ce n’est point par hasard que le temps du roman se situe en 1690. Il fut un temps où l’esclavage ne fut pas qu’une affaire de couleur de peau. Dans l’Amérique de la fin du XVIIe siècle, Noirs, Blancs, Indiens et mulâtres pouvaient indifféremment être réduits à la servitude sur laquelle étaient en train de se bâtir les colonies. C’est dans cette époque "pré-raciale" que Toni Morrison situe la réflexion qu’elle mène dans ce neuvième roman, lequel emprunte aux thèmes de son œuvre magistrale, Beloved, tout en les dépassant.
Difficile de raconter le final du Don, on risquerait de tuer la magie du roman. Mais il est important de noter un détail. Malgré la peinture des passions exacerbées par les conditions de vie difficiles des premiers immigrants, Un Don est avant tout un magnifique hymne à l’amour, celui de Florens pour un forgeron noir et libre, un amour né d’un malentendu, qui la fait tenir debout tout autant qu’il la détruit à petit feu.
Un amour que décrit Morrison d’une plume passionnée : « Ma faim est aiguë, mais mon bonheur l'est encore davantage. Je n'arrive pas à manger beaucoup. Nous parlons de nombreuses choses différentes et je ne dis pas ce que je pense. Que je vais rester. Que lorsque tu reviendras après avoir soigné Mistress, qu'elle soit vivante ou non, je serai ici avec toi pour toujours. Jamais, jamais sans toi. Ici je ne suis pas celle que l'on chasse. Personne ne me vole ma chaleur et mes chaussures parce que je suis petite. Personne ne s'occupe de mon postérieur. Personne ne bêle comme un mouton parce que je tombe de peur ou de fatigue. Personne ne hurle en me voyant. Personne n'étudie mon corps à la recherche de choses bizarres. Avec toi mon corps est plaisir et sécurité et il a une place. Je ne pourrai jamais supporter que tu ne m'aies pas avec toi. » (p. 163).
Proximité des corps, sensibilité des âmes, Toni Morrison pose sur les êtres un regard au-delà de toute classification raciale.
Kangni Alem
|
 | (1 commentaire)
| |
|  | Un magnifique roman dont vous faites un magnifique exposé. Un roman assez court mais très dense dans son contenu, les émotions qu'il traduit, les violences sourdes qu'il évoque. Et pour les passionnés d'histoire, une plongée dans une période assez peu connue de l'histoire des Etats-Unis.
|  | |
| |  |  |  |
|
|