, Noirs néons Noirs néons, de Jean-Marc Rosier : une dystopie antillaise
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| Notes de lecture par Jean-Pierre Arsaye
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Avec Fabienne Kanor (D’eaux douces) et Alfred Alexandre (Bord de Canal), Jean-Marc Rosier fait partie d’une nouvelle génération d’écrivains qui semble sur le point de succéder à celle de la Créolité (Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Jean Bernabé, Gisèle Pineau, Ernest Pépin), qui elle-même a pris la relève des mouvements de la Négritude et de l’Antillanité.
Auteur de deux romans entièrement en créole et respectivement intitulés An lavi chimérik (1999) et Lélékou, (2004), le Martiniquais Jean-Marc Rosier partage avec Raphaël Confiant la particularité d’avoir commencé son activité scripturale dans cette langue. En 2008, paraît aux Édi-tions Alphée-Jean-Paul Bertrand, Noirs néons, son premier roman en français, auquel le jury du Prix Carbet, par la voix de l’universitaire haïtien Maximilien Laroche, devait décerner la même année une mention spéciale, saluant « une langue originale et moderne, s’inspirant des procédés de la photographie et du cinéma. » Selon l’argumentaire de l’éditeur, cette œuvre « se présente volon-tiers en totale rupture avec la tradition des romans de la Créolité (fondateurs, épigones et avatars compris), fondés sur l’imaginaire de la plantation. »
Dans quelles mesures ces jugements peuvent-ils être justifiés ?
Sous l’égide de l’errance
Le personnage principal, Jonas Margérant (nom formé, semble-t-il, à partir de « marginal » et de « errant ») est le narrateur autodiégétique(1) du roman. Journaliste-reporter indépendant, il s’est donné pour mis-sion de réaliser un reportage sur « les nuitards, nuiteux, couche-tard, noctambules et autres noirs néons » (p. 15), cette humanité qui « vibrionne dans le boudin de Foyal » (p. 34), capitale d’une Martinique anticipée. Insomniaque lui-même, Jonas croit ainsi échapper à l’ennui qui l’accable.
Ce reportage prend pour lui une dimension d’autant plus obsessionnelle qu’il lui est vital car il lui per-met d’oublier la vanité de son existence en se jetant corps et âme dans l’action, comme le préconise Schopenhauer(2).
Ses journées, Jonas les passe à dormir, drogué aux somnifères, les rideaux sombres de son réduit pous-siéreux tirés sur le monde pour endiguer la lumière venant de l’extérieur. Réveillé peu avant la nuit, il visionne des films, ceux de sa cinémathèque personnelle dont il connaît en détail les dialogues et qui lui reviennent opportunément en songeries débridées, au gré de ses pérégrinations nocturnes.
La nuit, « sous les bombardements des néons », Jonas Margérant, guidé par Ricardo, un dealer violent « crâneur, poseur, cabot », descend dans les bas-fonds de Foyal, porté par le désir de mieux connaître cette humanité de nuit qu’il assimilera métaphoriquement (ou allégoriquement) à des « noirs néons. »
Mais l’intention de Jonas n’est nullement d’aider les « néons » à donner sens à leur existence, à les sauver de la déchéance. En les mettant en images, sa démarche est plutôt de les vampiriser en se nourrissant de leur « lumière ». Sa méthode consiste à éveiller en eux une poussée d’espoir fallacieux, en leur faisant miroiter la réalisation prochaine de leur rêve par le biais du cinéma, pour ensuite les délaisser.
C’est que notre protagoniste a lui-même été plus d’une fois abandonné : d’abord par sa mère dès sa naissance, puis par Matsukawa Toko, sa concubine, escort girl japonaise rencontrée à Paris quelques années plus tôt et qui l’a suivi par amour à Foyal. D’où le caractère problématique, confinant à la cruauté et au sadisme, des relations qu’il entretient avec les femmes et les faibles en général, pour lesquels il n’a aucune estime ni même aucune pitié.
Assimilant les êtres humains soit à des « bêtes brutes » (sans se rendre compte qu’il en fait lui-même partie), soit à des « néons sexuels », Jonas, en fétichiste forcené, ne s’attache qu’à sa caméra, qu’il nomme sa « Bien-aimée » et qui ne le quitte pour ainsi dire jamais. Elle est justement cette compagne fidèle grâce à laquelle il peut « métamorphoser [les nuitards] en images » dans l’intention intéressée de leur « flanquer l’éternité dans le reflet, rien que dans une seule prise » (p. 36).
Observateur privilégié de cette nuit nihiliste de Foyal où le malaise des êtres confine aux extrêmes sous les lumières artificielles, Jonas Margérant porte en lui tout le désenchantement du monde moderne et c’est aussi de cela que vient son comportement monomaniaque. Solidement pourvu sur le plan intellectuel (il est l’auteur de deux thèses de doctorat : l’une ayant pour sujet le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire et une autre sur Césaire lui-même, son œuvre, sa vie, son combat, sa négritude), il a « délibérément fichu sa carrière en l’air en envoyant chier félicitations officielles mentionnées, qui les membres du jury, qui l’amphi avec » (p. 167), jury dont faisait alors partie le très éminent professeur Hippolyte Boisseau, spécialiste des « Littératures du monde Noir ».
Par ailleurs, la narration de Jonas dans laquelle viennent s’enchâsser de nombreuses analepses(3) (par exemple, ceux faisant référence à Matsukawa Toko) s’adresse à celui qu’il appelle Monzigue et qui n’est autre que son double imaginaire, sorte de narrataire invoqué, le lecteur étant le seul destinataire du récit à propos duquel on peut donc parler de focalisation interne. Il convient également de remarquer que le texte adopte majoritairement le présent de narration qui confère une contemporanéité à l’action, alors que les analepses sont au passé, à l’imparfait et même au futur. Autrement dit, sauf pour celles-ci, il n’y a pas comme dans la plupart des récits, de distance temporelle entre le moment de la narration et celui de l’histoire.
Allusions et intertextualité
Le roman comporte deux grandes parties, chacune empreinte d’une forte intertextualité et ce, aussi bien en ce qui concerne l’analogie des situations que l’écriture elle-même. La première, la plus longue (environ 190 pages), intitulée « On s’est trouvé sous les néons, Monzigue », présente un Jonas en errance physique et mentale, dans la spatialité d’un Foyal situé dans un futur plus ou moins proche. Ses pérégrinations ainsi que sa sombre vision de la société rappellent celles d’un certain Bardamu, le héros du Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline(4).
La seconde partie (environ 97 pages) ayant pour titre « Moi, Monzigue, tels que nous sommes » est, à la différence de la première, plutôt dominée par l’errance psychologique du héros, lequel se retrouve, suite à une dépression, hospitalisé à La Dreynardière, vaste bâtisse de verre et de béton, édifiée « sur les hauteurs de Foyal, en lieu et place d’une ancienne habitation-sucrerie que le bureau du patrimoine ne voulait plus entretenir » (p. 217). C’est là, entouré d’une noria d’infirmières entièrement dévouées à sa personne, qu’officie l’inquiétant docteur Sainte-Croix. De cet hôpital qui, en fait, est aussi une prison, Jonas ne parviendra à s’évader que grâce à la complicité de la Belle Hélène, l’une des infirmières du docteur, tombée amoureuse de lui. Mais entre-temps, il adviendra que Jonas soit mis en réclusion durant trois jours dans une sorte de cabanon destiné aux malades récalcitrants.
On peut aisément concevoir une analogie entre les profondeurs maritimes et celles de la ville et aussi entre le ventre de la baleine et l’enceinte dans lequel sera enfermé Jonas Margérant, ce qui nous autorise à parler de relation intertextuelle.
Cependant, entre le Jonas de Noirs néons et son homonyme biblique, deux différences sont à noter : d’une part, une fois accomplie son expérience des profondeurs, loin des lumières coruscantes de la ville, le premier trouve une sorte de sérénité, d’apaisement, dans l’asile où il est enfermé, ce qui n’est pas le cas du second après qu’il fut recraché par la baleine ; d’autre part, contrairement au Jonas de la Bible qui, poussé par le remord d’avoir désobéi à Dieu, accomplira la mission que celui-ci lui a confiée (aller prêcher aux habitants de Ninive), nul espoir ne portera le protagoniste du roman de Rosier.
Une « Nef des fous »
Si dans le roman, tous les personnages sont marqués par la noirceur du monde, les personnages fémi-nins (les « néons sexuels ») paraissent nettement moins antipathiques que les masculins (les « bêtes brutes ») qui, eux, sont assez « infernaux ».
Parmi les femmes qui rencontreront la trajectoire de Margérant, on retiendra Matsukawa Toko, au phy-sique de geisha, Lolita de la Muerte, prostituée aux allures de « pucelle » et de « communiante », originaire de Saint-Domingue et enfin la Belle Hélène dont nous parlerons briè-vement plus loin. Toutes font figure de victimes : Toko des caprices de Margérant après avoir subi la vio-lence d’un autre homme, la Belle Hélène de son hypocrisie et Lolita des circonstances qui l’ont poussée à la prostitution. Aux yeux misanthropiques de Margérant, ces « néons sexuels » feraient mieux de prendre pour modèle Grand-manman, « femme poteau-mitan, debout comme un pylône, un morceau de courage » (p. 163).
Tel l’équipage de la « Nef des fous » peinte par un Jérôme Bosch ou décrite par un Sébastien Brant, les personnages masculins se manifestent par leur violence, leur lâcheté, leur égocentrisme, leur hypocrisie, leur folie. Vivant « à l’envers », ils apparaissent principalement sous les espèces de Ricardo, d’Hippolyte Boisseau, de Prosper, du docteur Sainte-Croix, du nain Sam Doppy(5) et de Margérant lui-même.
Truand sans foi ni loi (Jonas est témoin d’un double assassinat commis par lui), Ricardo est le prototype même du raté. Le refus de sa tante, sa tutrice, de l’envoyer en France comme le souhaitait son entraîneur, a coupé court à la carrière de footballeur à laquelle il se destinait après une médiocre scolarité. Au contact de Jonas, il croit pouvoir réaliser un autre de ses rêves : devenir acteur de cinéma.
Détenteur du savoir, Hippolyte Boisseau quant à lui, éminent professeur d’université, s’en sert non pour « éclairer » ses compatriotes en leur révélant les vrais fondements de leur identité, mais pour son seul profit. C’est d’ailleurs ce que semble indiquer son nom, l’une des acceptions du mot boisseau étant, selon le dictionnaire Trésor de la Langue française, « ce qui cache une chose et plus particulièrement des valeurs qui mériteraient d'être connues, révélées, développées »(6).
Verbalement logorrhéique, l’érudit Prosper garde, tout comme Boisseau, l’esprit tourné vers les temps passés mais, à la différence de ce dernier, de manière obsessionnelle.
Hargneux et autoritaire, « la grandeur d’âme d’un général, le bagou du Dictateur de Chaplin », tel se révèle le nain Sam Doppy.
Mystérieux, taciturne, le docteur Sainte-Croix, est soupçonné par Sam Doppy de soumettre, à l’abri de toute impunité, le corps de ses patients (dont font partie Prosper, Sam Doppy et Margérant) à un trafic d’organes au bénéfice de riches « argentins » (entendons par ce terme des personnes fortunées), ce qui toutefois n’est pas clairement avéré à travers le récit.
Enfin, pour ce qui est de Margérant, sa lâcheté et sa misogynie font de lui un véritable anti-héros.
Il est par ailleurs remarquable que tous les personnages, sans exception, de par leur action, leur rôle ou leur manière d’être, sont dédoublés selon une réflexivité qui apparaît comme suit :
- Margérant et Monzigue ;
- Toko et la Belle Hélène (toutes les deux tombant amoureuses de Margérant) ;
- Lolita et la vieille prostituée non nommée (opposées par leur aspect physique, toutes les deux se dé-battent néanmoins dans la même galère de l’existence) ;
- Sainte-Croix et Doublelont, le second étant proviseur d’un collège où Margérant fut autrefois scolarisé (aussi mystérieux l’un que l’autre, ils agissent en cachette dans un sens contraire à leur mission et se proté-gent de la lumière du jour avec des lunettes fumées, préférant vivre sous celle des néons) ;
- Ricardo et Sam Doppy (tous deux violents, l’un physiquement, l’autre verbalement) ;
- Prosper et Boisseau (tous deux se targuent d’un savoir encyclopédique mais, tandis que le volubile Prosper en fait l’étalage de manière inconsidérée, Boisseau en fait égoïstement la rétention).
Un monde désenchanté
Ainsi donc, le contenu du roman éclaire bien son titre, oxymore dont le premier terme est censé conno-ter de façon négative et le deuxième de façon positive. « Le noir qui caractérise ainsi ces néons, écrit fort justement Maurice Belrose (2008), à propos du livre, symbolise celui des nuits des ghettos de Fort-de-France, de ces lieux sordides, peuplés d’hommes et de femmes égarés, sans espoir d’avenir, condamnés à vivre au jour le jour, ou plutôt, pourrait-on dire, à survivre nuit après nuit ».
Le Foyal de la nuit qu’arpente Jonas étale toute sa désespérance, sa violence, sa sordidité, son absurdité. Mais, s’étant une fois laissé surprendre par le petit matin après s’être assoupi sur un banc de l’Allée des Soupirs, notre homme découvre, dans une atmosphère chargée de poussière, une humanité aussi « zombifiée » que celle de la nuit.
Le monde est donc en total désenchantement, de nuit comme de jour, situation que le carnaval lui-même s’avère impuissant à juguler car, ayant été instrumentalisé au point de n’être plus qu’une manifesta-tion folklorique, il est loin de constituer une catharsis, ce que, selon Jonas, cautionne Hippolyte Boisseau au moyen de ses écrits.
Tout semble faire état d’une sorte de nihilisme hobbesien(7) et l’homme ne trouve plus de réconfort nul part : ni dans l’imaginaire collectif, ni dans la religion, ni dans aucune idéologie.
Cependant, Margérant croit en l’existence de Dieu. Et pour lui, des palmiers tricentenaires qui s’élèvent devant la cathédrale de Foyal symbolisent cette constance religieuse que l’homme d’aujourd’hui a perdu, attaché qu’il est à chercher, par le biais d’autres croyances, des solutions immédiates à ses problèmes. Par leur verticalité, ces arbres lui apparaissent comme une voie de passage vers le Ciel.
Mais, alors qu’il s’imagine nouveau prophète conduisant les foules vers Dieu, notre narrateur, friand de solitude, éprouve une soudaine crainte : « Et si l’idée, stupidement leur venait à eux, les résidents de Là-haut, de squatter mon île ? Et si la bande des saints, toute la clique angélique, ce sacré Bon dieu, enragés par cette soudaine invasion de chairs putrescentes, comme une niche de fourmis en prospection, décidaient tout bonnement de coloniser mon lopin, sans préavis, sans consultation ? » (p. 75).
Aussi, renonce-t-il aussitôt à sa vocation de guide des âmes dont il envisage alors d’arrêter net la migration vers l’Au-delà : « la tronçonneuse mordra rageusement les mollets fibreux démesurés des palmiers tricentenaires. Et tant pis si j’assassine l’histoire » (p. 75).
De même que la foi en un Être suprême, les valeurs essentielles du passé (la fraternité, le respect des aînés, les vertus de l’école) n’ont guère plus cours. Les hommes en auraient pourtant besoin pour se res-sourcer et ainsi devenir meilleurs. Hélas, des mandarins comme Hippolyte Boisseau ne font que les ressas-ser, sans chercher à révéler en quoi elles pourraient être bénéfiques à leurs contemporains.
Par les songeries que suscite en lui son errance, Marérant se projette dans le passé et dans l’avenir. Le passé se présente comme le lieu où étaient possibles l’espoir en des temps meilleurs et aussi un certain an-crage identitaire, bien préférable à ce que présage ce présent accablant, vide de repères fondamentaux.
L’expression de la modernité
« Le moderne, écrivait Aragon en 1929, est le point névralgique de la conscience d’une époque : c’est là qu’il faut frapper » (p. 58). Tout dans le roman de Jean-Marc Rosier semble en concordance avec cette affirmation. D’abord, le cadre du roman est uniquement constitué par la ville, lieu où se trouvent exacerbés tous les nouveaux problèmes de la société et qui, de ce fait, devient un objet d’étude. Foyal figure une entité urbaine hallucinée, projetée dans un futur plus ou moins proche et pousse ses excroissances délétères dans tout le pays.
Il est par ailleurs à observer que le nom de Fort-de-France n’est jamais cité, au profit de celui de Foyal, ce qui peut paraître paradoxal puisque, du point de vue historique, le premier nom a supplanté le second. Sans doute l’auteur, pour disposer de plus de liberté imaginative, a-t-il voulu plus ou moins se dégager de la réalité administrative et historique de la capitale de la Martinique. En quelque sorte, et pour risquer une analogie, ce Foyal-là pourrait être à Fort-de-France ce que, par exemple, Panam est à Paris. Le monde que découvre Jonas Margérant, est en tout point différent de celui de l’« En-ville » des écrivains de la Créolité, lesquels puisent l’essentiel de leur inspiration dans l’imaginaire issue de la société d’habitation. « Le Fort-de-France de Noirs néons, écrit fort justement Maurice Belrose (2008) est à la fois reconnais-sable et étrange, avec des noms de lieux existant dans la réalité et d’autres inventés pour les besoins de la fictionnalité ». Les bas-fonds de la ville sont habités par une humanité sans repères, déstructurée, régie par l’alcool, la drogue et le sexe. De ce point de vue, Rosier, à travers la narration de Margérant, évoque deux grands moments de l’histoire foyalaise : celui de la fondation des bas-quartiers de la ville (« le temps de Grand-manman »), temps héroïque considéré comme positif, puis celui de la narration, marqué par la décadence, la démesure (à l’image du roman lui-même), où règnent les néons qui, paradoxalement, obscur-cissent les âmes.
Par la bouche du narrateur, le romancier, plutôt que d’en faire la peinture, se livre à une interrogation du monde actuel. Comme dans le conte créole, les paysages sont quasiment absents et les personnages sont peu ou pas du tout décrits. À telle enseigne que nous ne savons rien ou pas grand-chose du phénotype de ces derniers.
Une scène paraît capitale dans la signification idéologique de l’œuvre. Il s’agit de celle incluse dans la partie intitulée « Sam Doppy et le petit théâtre-cinéma » où Jonas assiste, dans le cadre de ce qui pour Sainte-Croix constitue une thérapie destinée à ses patients, à savoir des projections cinématographiques, à une séquence du film Rue Cases-Nègres de la cinéaste Euzhan Palcy. C’est à cette occasion qu’il acquiert la conviction qu’il s’agit d’une œuvre fondatrice, exprimant l’essence même de l’identité martiniquaise. Car à ses yeux, en permettant au peuple de retrouver le sens des valeurs humaines, nul autre film n’a été jusqu’à ce jour plus efficace pour contrecarrer l’idéologie colonisatrice véhiculée notamment par le cinéma hollywoodien. C’est aussi dans ces circonstances que Sam Doppy tentera vainement de pousser les pensionnaires de La Dreynardière à la révolte en leur faisant part de ses soupçons concernant Sainte-Croix.
Les dernières pages de Noirs néons nous présentent un Jonas, après son séjour à La Dreynar-dière, en proie à la nostalgie du passé. Évoquant le monde de l’Antan Ravine-étincelles du romancier Bernard Champelet-Condray, Jonas nous livre ces mots : « J’avais la certitude que j’y errerais désormais et à jamais. En mon idée, j’y retrouverais la vraie vie, la vraie nuit, vide de la violence de Foyal et surtout de ses néons. Pourrai-je t’entendre, Monzigue ? T’y retrouverai-je ? J’ai rêvé de ce pays d’antan. Le soleil était haut dans le bleu pur du ciel. Belle et claire était la lumière. J’ai rêvé de ces gens d’antan » (p. 283-284).
Et de fait, seul avec lui-même, notre abandonnique Jonas porte un jugement implacable, encore plus empreint de désillusion sur l’état de la société dans laquelle il se trouve.
Une écriture polyphonique
Roman d’anticipation sociale, Noirs néons utilise volontiers les ressorts de la littérature urbai-ne, tels que pensés par des auteurs américains comme Bret Easton Ellis(8) ou encore Hubert Selby Junior(9) . « Il fallait trouver un type d’écriture en phase avec cette nouvelle réalité et l’écriture syncopée de Noirs néons y parvient magnifiquement, écrit assez justement un certain Jean-Laurent Alcide. Écriture syncopée, éclatée, portée par une langue elle aussi différente de celle qu’utilisent généralement les écrivains de la Créolité, à la fois plus francisée car nourrie de l’apport de l’argot des banlieues hexagonales, mais aussi des parlers de la Caraïbe, à savoir l’anglais et l’espagnol suite à l’installation d’importantes populations immigrées ».
Certes, tout au long de cette écriture polyphonique, l’œuvre adopte le plus souvent le style paratactique caractérisé par l’usage de juxtapositions, d’ellipses ou d’asyndètes, s’inscrivant ainsi dans un registre pro-che de l’oralité, ce qui confère au texte de Rosier un rythme assez frénétique. Comme le mentionne la qua-trième de couverture du livre, on pense aux formulations poétiques et musicales du slam, du rap ou du dance-hall.
Conclusion
Noirs néons, de Jean-Marc Rosier est, à plus d’un titre, une œuvre singulière. Roman initiatique des profondeurs — profondeurs de la ville, profondeurs de l’âme —, elle fait la part belle à une symbo-lisation très prononcée, un certain dialogisme(10) et aussi développe une forte carnavalisation littéraire, notions toutes les deux développées par Bakhtine, et se place sous le signe de la démesure et de l’amplification : Rosier semble avoir voulu « déborder l’économie de la création », pour employer une expression de René Char(11). Se situant dans un tout autre registre, par son style et par sa thématique, que celui emprunté habituellement par la plupart des romans antillais, y compris les romans de la Créolité(12) (malgré l’usage de créolismes), aux antipodes de tout exotisme, cette œuvre s’attache à évoquer les problèmes actuels et futurs de la société antillaise, sans être pour autant un roman réaliste mais plutôt une fable allégorique des temps modernes, pessimiste et désenchantée, une sorte de dystopie(13) , probablement la première en date dans la littérature caribéenne. Peut-on y voir la naissance d’un nouveau courant romanesque au sein de cette littérature ou bien, tout comme le furent en leur temps les Chants du Maldoror de Lautréamont ou encore le Cahier de Césaire, textes auxquels elle semble faire écho, cette œuvre demeurera-t-elle unique en son genre, c’est-à-dire une sorte d’« aérolithe littéraire » ?
Jean-Pierre Arsaye (1) À la suite de Gérard Genette (Figure III), on peut définir le narrateur autodiégétique comme étant le héros du récit qu’il raconte.
(2) Arthur Schopenhauer (1788-1860), philosophe allemand dont la philosophie pessimiste a influencé nombre d’auteurs.
(3) Rappelons qu’une analepse est une anachronie dans le récit premier. Elle est qualifiée d’externe quand son amplitude reste extérieure à celle du récit.
(4) Jean-Marc Rosier est l’auteur d’un mémoire de maîtrise, soutenu en 2004, intitulé L’épisode guerrier dans le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.
(5) Rosier a emprunté ce nom à un célèbre nain trinidadien qui, dans l’entre-deux-guerres, s’exhibait dans un cirque se produisant à travers la Caraïbe. Son nom est devenu sanndopi en créole, où il a pris le sens de « nain ».
(6) Données fournies par le CNTL (Centre Nationale de Ressources Textuelles et Lexicales) : http://www.cnrtl.fr/definition/boisseau.
(7) De Thomas Hobbes (1588-1679), philosophe anglais pour qui l’homme est un être mû par le désir et la crainte (« l’homme est un loup pour l’homme ».
(8) Écrivain américain, né en 1964 et faisant partie de la « Génération X. » Romancier d’anticipation sociale, il est considéré par certains comme un nihiliste.
(9) Écrivain américain (1928-2004). Ses romans et ses nouvelles, à l’écriture très rythmée, sont des histoires désespérées, pleines de violence et se déroulant dans les bas-fonds de New York.
(10) Notion proposée par le philosophe et théoricien russe Mikhail Bakhtine et selon lequel tout texte est la récriture d’autres textes et tout énoncé la reprise d’autres énoncés.
(11) René Char (1907-1998), in Fureur et mystère, 1948.
(12) Il est vrai que ce jugement mérite d’être nuancé quand on considère en particulier le tout récent Toxic Island (2010), d’Ernest Pépin.
(13) La dystopie (ou contre-utopie) est un récit fictionnel décrivant une société imaginaire structurée de telle sorte que ses membres ne peuvent atteindre le bonheur. Son objet est de mettre en garde contre l’avènement d’une telle société.
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 | (2 commentaires)
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| | posté le 01/07/11 à 10h44 |     |
|  | |  | cet article de Jean-pierre Arsaye sur Noirs Néons de Jean-Marc Rosier, est remarquable parce que très documenté, écrit dans une langue efficace et juste. L'analyse est juste, la notion de dystopie traduit parfaitement l'univers du roman.
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| | posté le 22/06/10 à 03h30 |     |
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