| Article par Yves Chemla
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Nos mains calleuses sont d’airain
et notre chair est doulouloureuse
d’avoir manié la pioche
sous la trique du commandeur
Mais nous avons acquis ce port altier
ces gestes lents
à force de lever la tête
vers nos palmiers et nos montagnes
et la chaleur de nos regards
est un don du ciel bleu
Anthony Phelps
Honè !
En même temps que la compassion qui nous étreint, nos agitations ont rapidement pris forme dans différents projets destinés à faciliter l’aide qu’il faut apporter à l’urgence, ainsi que pour les levées de fonds, si nécessaires. Il faut un instant s’arrêter sur ceci : très vite, malgré la coupure des lignes de communication, les mises en récits et en images de la catastrophe ont été mises en circulation, d’abord par ceux qui subissent le séisme, et puis par des professionnels de l’information. Des flux de paroles, de textes, d’images, de vidéos nous sont parvenus, racontant des récits en temps légèrement différés. Haïti est placé sous notre regard. Ce que nous voyons est insoutenable, mais notre devoir et notre fraternité exigent que nous soyons ce soutien.
Il y aurait quelque chose de quasiment obscène dans ce déferlement : il radicalise l’autre, le réduit à l’objet. La posture du voyeur interrogateur est encore accentuée par la publication sur l’internet de systèmes permettant de visualiser les photos satellitaires prises depuis le séisme, et de survoler l’île. Il faut savoir admettre néanmoins que dans les circonstances actuelles ces récits composent un ensemble, désordonné certes, mais qui vise à susciter cette empathie, dont on ressent les effets par la puissance de l’aide internationale. Elle aussi, déferle sur Port-au-Prince. Notre douleur n’est que celle d’assister (à) la douleur des autres.
De plus en plus souvent, cette mise en récit, vient s’articuler, voire se greffer, à la tentative de reconstituer par bribes et dans les médias, l’histoire même d’Haïti, une histoire qui viendrait expliquer les raisons du malheur haïtien. « Île maudite », « malédiction », « une histoire chaotique », « martyr » sont autant de mots qui viennent alors amplifier par leurs arrières mondes pseudo-métaphysiques l’élaboration latente d’une représentation qui devient dès lors insoutenable.
Il faut rappeler, encore et encore, que l’argument de la fatalité n’est pas de mise, dans le désordre qui a toujours été là, en Haïti. Ce pays, cette nation sont nés précisément du refus radical de correspondre à des récits imposés ; Haïti souffre parce qu’il fait désordre, et cela, à défaut de le comprendre, de le saturer de schémas explicatifs – qui existent, que l’on doit lire avant de parler – il faut l’entendre. Ce faire désordre de l’histoire d’Haïti n’est pas pour quantité négligeable dans le désastre en cours, comme dans toutes les catastrophes qui émaillent son histoire de brigandages et de pillages. Déjà, méfions-nous, les medias reproduisent les schémas explicatifs dont on sait qu’ils ont été à la fois des motifs et des instruments de pouvoir et de domination : le non-développement d’Haïti serait de la responsabilité des bourgeoisies accaparatrices claires, comme des incapacités politiques et économiques des cadres noiristes, de l’emprise des superstitions vaudoues sur les masses populaires etc. Le tour est joué : pas d’État, pas de société, pas de raison, pas d’avenir.
Ce discours de l’imposition, Haïti l’a ressassé jusqu’à la nausée, et c’est ici que se manifeste la véritable obscénité : les discours à l’emporte-pièce, les facilités explicatives, la réduction de l’altérité.
C’est la raison, justement parce que la situation l’exige, par laquelle il convient de reprendre, livre par livre, ce que les écrivains d’Haïti déploient depuis près de deux siècles, et qui est cadenassé par une histoire dont ils ne sont pas autorisés à avoir la maîtrise. Chaque ouvrage haïtien est peu ou prou une contre-histoire au récit que les autres font d’Haïti. La littérature, l’essai, le roman, la poésie, le théâtre nous en disent plus sur ce pays que tous les journalistes du monde : ils nous rapportent les consciences de femmes et d’hommes qui d’emblée ont été sans illusion, et pourtant ont célébré la beauté. La littérature haïtienne fait parler l’humanité, depuis son effondrement ou de ce qui en menace la naissance. Plus que de la conquête de l’imaginaire, la littérature des Haïtiens nous fait don d’un approfondissement sans cesse prolongé de ce qui en chacun de nous peut être en danger, particulièrement dans ces temps de dérèglement du monde. La littérature haïtienne nous enseigne à penser autrement : elle nous met en garde contre nos propres limites, et nos façons d’appréhender le monde dans l’évidence de nos propres clôtures.
C’est pourquoi cette greffe en cours des images et d’un récit assigné et unique d’une histoire pas réellement haïtienne représente à mon sens un véritable danger.
Respè !
Yves Chemla
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 | (1 commentaire)
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|  | Parfaitement d'accord.
Je suis choqué plus par la vision par clichés et pleine de certitudes des médias voyeuristes que par la catastrophe prévisible. Dans cette urgence, les médias réduisent haïti à un pays maudit et inférieur. On enfonce encore plus dans l'esprit des nons haïtiens ces clichés... et cette perversion qui se sert de l'urgence évite les questions historiques et humaines, et surtout réduit les haïtiens à l'image simpliste d'un "Haïti" phanstasmé par les médias.
Je pense aussi à ces maisons pauvres fabriquées en dur qui ne peuvent résister à la nature, phénomène pourtant inscrit dans les mémoires des générations passées. Dans le passé, au Japon, les maisons étaient en bois léger, les porte en papier et les étagères bannies...
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